Le gisant, lui exultait. Il avait gardé les yeux ouverts, comme les morts avant l'intervention d'un tiers. En se couchant par terre, il avait abandonné son corps : il s'était désolidarisé de la sensation glaciale et de la peur d'y laisser sa peau. Il n'était plus qu'un visage soumis aux forces du ciel. [...]
Ses yeux grands ouverts regardaient le spectacle le plus fascinant du monde : la mort blanche, éclatée, que l'univers lui envoyait en puzzle, pièces détachées d'un mystère immense. [...]
Un milliard de flocons plus tard, la mince silhouette du gisant était presque indiscernable, à peine un accident dans l'amalgame blanc du jardin.
La seule tricherie avait consisté à ciller parfois, pas toujours exprès d'ailleurs. Ainsi, ses yeux avaient conservé leur accès au ciel, et pouvaient encore observer la lente chute mortelle.
L'air passait au travers de la couche glacée, évitant au gisant l'asphyxie. Il ressentait une impression formidable, surhumaine, celle d'une lutte contre il ne savait qui, contre un ange inidentifiable - la neige ou lui-même? - mais aussi d'une sérénité remarquable, si profonde était son acceptation. [...]
La couche de neige était devenue si épaisse sur le visage du gisant que, même en cillant, il ne pouvait plus l'évacuer. Les orifices qui jusque-là étaient restés libres autour des yeux se refermèrent.
D'abord, la lumière du jour parvint encore à passer au travers du voile, et le gisant eut la sublime vision d'un dôme de cristaux à quelques millimètres de ses pupilles : c'était beau comme un trésor de gemmes.
Bientôt, le linceul devint opaque. Le candidat à la mort se retrouva dans le noir. La fascination des ténèbres était grande : il était incroyable de découvrir qu'en dessous de tant de blancheur régnait une telle obscurité.
peu à peu, l'amalgame se densifia.
Le gisant s'aperçut que l'air ne passait plus. Il voulut se lever pour se libérer de ce bâillon, mais la couche glacée avait gelé, formant un igloo aux proportions exactes de son corps, et il compris qu'il était prisonnier de ce qui serait son cercueil.
Robert des noms propres
Amélie Nothomb